UNE RENCONTRE ÉCRITE PAR LUI.

Wolgan est d’une ponctualité redoutable. Il est même un peu en avance. N’étant pas habitué à ça, je ne suis pas prêt, je le fais mariner trois minutes à la porte de l’immeuble. Enfin, je lui crie que je vais descendre tout de suite, par la fenêtre du premier étage. Je le découvre alors, en pied et en habits. Il fait nuit, le projecteur de l’entrée fait tomber sur lui un halo lumineux. Je suis assez ému par sa silhouette, sa haute taille, son élégance. Je cours dans l’escalier pour lui ouvrir, me posant déjà mille questions.

Ma voix à la fenêtre était-elle assez virile ? Est-ce que je ne l’ai pas un peu trop dévisagé ? Est-ce que je vais plaire à ce garçon bien plus jeune et plus beau que moi ? J’ai droit à un deuxième choc émotionnel, en le voyant à travers la porte de l’immeuble. Il est plus grand que moi, pas loin d’un mètre quatre-vingt-dix, très avenant, bien coiffé, bien habillé. On dirait qu’il n’a presque aucun effort à faire pour être beau, tandis que c’est devenu si difficile pour moi, devant l’impitoyable miroir du matin. Que cela résulte pour lui d’une magie subtile, que sa garde-robe ne contient que des pièces qui s’adaptent à sa taille aussitôt qu’il les enfile. Je prends une grande inspiration avant de lui ouvrir enfin.

Nous discutons pendant un moment. Je ne vois pas le temps passer. Quand il est finalement l’heure limite pour dîner, je ne peux pas me résoudre à le laisser déjà partir ; je lui propose de cuisiner quelque chose. Il trouve ça bon. Ensuite, je lui parle de mon amour pour les films d’horreur, et lui propose de voir mon favori, Massacre à la tronçonneuse. Je n’ai pas envie de me faire passer pour quelqu’un d’autre en proposant une comédie romantique ou un film consensuel. S’il y a beaucoup d’autres rendez-vous, comme je l’espère, il finira par s’en rendre compte de toute façon. Autant planter le décor. 

La nuit est glaciale. Au milieu du film, nous sommes frigorifiés, chacun à un bout du canapé. Je sens bien que je pourrais le prendre dans mes bras, que ce serait très fort tout de suite. D’un autre côté, je mise de grands espoirs sur cette relation ; je n’ai pas envie de la démarrer sur mon canapé, devant Massacre à la tronçonneuse. Ce soir, nous nous contenterons d’être amis, je reste volontairement sur la réserve. C’est pourquoi par la suite nous ne fêterons pas le 27 décembre, mais le 28, celui où nous avons échangé notre premier baiser.

J’ai vécu à Nancy pendant onze ans, j’y ai fait mes études, j’y ai connu mes premiers amours. C’est une ville où je me sens bien, qui fait partie de moi. Je suis content de la lui faire découvrir. Le ciel est dégagé, l’hiver a déposé sur le pavé des trottoirs une glaçure transparente de quelques millimètres, fissurée par endroits en écailles géométriques. La température est largement inférieure à zéro, l’air inspiré vous brûle de l’intérieur. Il vaut mieux garder ses mains au fond de ses poches. Même s’il s’est installé dans la région il y a des années, Wolgan a du mal à s’y habituer. 

Il me présente son patron, et me dit après coup que ça lui fait quelque chose. Qu’il a mis un an avant de présenter son ex à ce même patron. Il dit ça comme si je faisais déjà partie intégrante de sa vie. Moi aussi ça me fait quelque chose. Je suis plus serein à mesure que nous approchons du musée. Pourquoi ici ? C’est une machination de mon romantisme. Je sais qu’il se trouve au musée des beaux-arts une œuvre de Yayoi Kusama, Infinity Mirror Room, Fireflies on the water.

Je me dis que si nous nous retrouvons seuls dans cette pièce, gravitant dans un monde parallèle, alors il se passera forcément quelque chose. Je sens le magnétisme qui attire nos bouches l’une vers l’autre depuis la veille. Qui pousse nos mains à se toucher. Qui nous interdit de nous éloigner de plus de quelques mètres. Il doit le sentir aussi. Si je me trompe, ce sera une énorme déception, mais dans le cas contraire, alors nous pourrons nous enorgueillir d’un premier baiser en apothéose.

J’ouvre la porte d’Infinity Mirror Room en me disant que ce n’est pas juste. 

Je suis le seul à savoir ce qui nous attend de l’autre côté. Il s’agit d’un cube, dont toutes les surfaces sont recouvertes de miroirs. Les visiteurs se tiennent sur un quai, entouré d’eau peu profonde. Des ampoules de toutes les couleurs sont suspendues au plafond, à différentes hauteurs, et se reflètent à l’infini dans toutes les surfaces. L’œuvre donne à son spectateur l’impression de flotter quelque part au centre de l’univers. Wolgan a la réaction que j’espérais. Il sort son téléphone et nous prend en photo au milieu de cette nébuleuse de points colorés. Sur la photo suivante, nous sommes en train de nous embrasser, enfin. Je savoure ce moment. Je vais pouvoir m’y replonger à l’infini. Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir une photo de son premier baiser avec son amoureux. 

La journée nous réserve encore bien des surprises. Je l’emmène à l’Aquarium de Nancy, admirer la collection d’animaux naturalisés et les célèbres nautiles vivants dans leur bassin obscur. Il reçoit alors un appel de son meilleur ami, qui nous propose de dîner chez lui le soir même. J’ai rencontré son patron, je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. J’ai envie de tout savoir de Wolgan. Je vais être servi. 

Pendant l’apéritif, nous débattons tous les trois de l’importance de la communication et de la franchise dans un couple. Son ami le piège et le pousse à se dévoiler complètement. Wolgan, qui voulait exposer quelques éléments choisis, doit tout déballer : son enfance difficile, 売春, la drogue. Il n’arrive plus à s’arrêter. Il pense que je vais claquer la porte avant la fin. Pourtant, je reste. Ayant très peu de goût pour le risque, et protégé par mon entourage, je n’ai jamais rien connu de semblable. Je compatis, plutôt impressionné. J’ai envie d’ajouter quelque chose, mais j’ai peur de passer pour le dernier des cyniques. J’attends quelques jours avant de le lui dire :

  • Tu sais que ça ferait une bête de bonne histoire, ton truc. Tu ne t’es jamais dit que ta vie était comme un roman ?
  • Bien sûr que si. J’ai même essayé de l’écrire plusieurs fois. Mais je n’y arrive pas. Je ne suis pas assez patient. Mon truc, c’est plutôt la poésie.
  • Il faut que tu me montres ça !
  • Et toi, il faut que tu écrives mon histoire.
  • Tu serais prêt à te replonger là-dedans ? Dans les moindres détails ? Ça ne va pas être une partie de plaisir. 
  • Il le faut. Sinon, à quoi bon avoir surmonté tout ça ? »

Le lendemain, nous nous sommes mis au travail.