19H49

– Vous avez le droit à un seul cadeau, que personne ne peut vous refuser. Quel est-il ? 

– Pourriez-vous m’offrir la mort ?

– Êtes-vous sûr ? C’est une chose irrémédiable.

– J’en suis sur. C’est la vie qui est irrémédiable, pas la mort ; la mort est une solution, une finalité que l’on attend, du jour où l’on se met à penser et à comprendre le fondement de la vie, qui est celui-là même de la mort. 

Je souhaite mourir, car je pense avoir fait le tour de la vie, du moins ce qu’il y a à voir. Je ne souhaite pas continuer, je suis trop idéaliste dans un monde de pessimistes, je suis trop heureux dans un monde malheureux, à regarder quand on souhaite ne pas être peureux. 

J’ai souvent pensé que les choses allaient s’arranger, mais nous n’allons pas nous mentir, je suis quelqu’un de triste de naissance, triste d’être né sous une telle errance des sentiments. 

Longtemps j’ai cru être le reflet d’une génération, mais je ne suis que le reflet de ma passion pour une irrévérence passionnelle de la dérision.

Je souhaite mourir car je n’ai jamais vécu, je souhaite en finir mais en le faisant avec spéculation et idées tordues qui me feraient rire. 

Je veux ma mort en pleine souffrance, je désire devenir un cadavre en pleine putréfaction, je souhaite que ce moment soit éprouvant sans instance, je convoite une disparition pleine de tortures, récupérée des plus grandes fictions. 

Rien qu’à m’entendre le dire, je sens déjà le goût du sang dans ma bouche. J’imagine un homme d’une cinquantaine d’années me prendre par le cou, me tenir comme si sa vie en valait le coup. Je vois dans son regard qu’il va m’achever comme l’on tuerait un petit poulet pour le déjeuner, avec une famille bien sous tous rapports, exactement comme celle que je n’ai jamais eue et que je n’aurai jamais. 

L’hémoglobine coule, au premier coup de couteau, il transperce mon ventre, dieu que c’est plaisant, dieu que c’est jouissif, dieu que je me sens plus proche des cieux. 

J’attends de ma condamnation qu’elle soit pleine de désolation, j’ambitionne d’être un macchabée impossible à regarder, j’espère tellement vivre une épreuve martyrisante. 

Il n’y aura plus que mon plasma sur les draps pour prouver que j’étais bel et bien là. 

Oui, je vous en supplie dans la plus grande supplication, que ma condamnation soit éreintante d’exécution. 

J’aspire à être une charogne méconnaissable. 

Donnez-moi une disparition destructive, qui dans un moment prouvera au fossoyeur que dans la plus profonde des gloires, je serai empli de bonheur.

Empli du bonheur d’avoir vécu, de m’être senti en vie au moment de ma mise en terre, car la douleur aura réveillé en moi le plaisir simple de vivre tel que je devais mourir.

En effet, j’aurai choisi ma mort avec tardiveté,  mais je l’aurai fait faute d’avoir eu une mère suffisamment forte pour m’avorter. 

Cette vie je la dédie à elle, ma mort je la dédie à lui, à eux deux ils sont l’absence et la présence, ils sont la haine et l’amour, la gloire et la perte, la vie et la mort, mais ils ne seront jamais le bonheur sans le malheur. 

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21h24

Je n’aurai ni famille ni Noël, je serai sans amis, sans problèmes, ni famine ni prix Nobel, ni talon d’Achille, ni de talent exceptionnelle. Je n’aurai pas de larmes, pas de cris, il n’y aura jamais de vacarme, ni d’écrits circonscrits, je serai l’incendie sans flamme.

Je n’aurai pas de haine, pas d’amour, je serai effacé de ta peine, impuissant dans ta bravoure, inexistant dans ta souveraineté souveraine. Je n’aurai pas de vie, pas de joie, il n’y aura que la soumission comme envie, sans choix, sans pourvoi, je serai l’assouvi avec poésie.

Je n’aurai, je ne serai, car je n’ai jamais été et ne serai plus, mais si vous saviez à quel point j’aurais aimé être.

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20H18

C’est à l’intérieur du corps, ça traverse la chair comme une toxine, perce chaque anatomie pour pénétrer dans la masse et y injecter son venin. C’est en profondeur dans les organes les plus utiles, ça perfore le larynx sans saignement puis franchit la veine jugulaire. C’est interne… Ça ne fait pas de bruit, le silence est paisible mais le bourdonnement assourdissant.  L’envahissement courtois commence à faire mal, on sent le déchirement du poumon droit… puis du gauche, la souffrance est intense, le virus est rapide puis le combat nous fatigue. Et là, d’un coup, sans civilisation ni compréhension, on sent une crampe dans tous les muscles, le cœur s’amertume de tant de cyanure métaphysique, l’estomac s’imbibe d’arsenic psychologique, l’intestin sans retenue, sans s’émouvoir, se décompose et irradie le peu qui vous restait. Les dommages sont profonds, intimes, secrets, le préjudice consterne et vous désespère. Pourtant l’idolâtrie des sentiments vous avait prouvé la radiation qu’il exécutait. Mais aimer c’est pur, c’est simple, c’est indispensable, alors vous avez aimé jusqu’à placer l’autre au-dessus de votre destinée. Aimer c’est déposer avec délicatesse et sans fierté son cœur dans les mains de celui qui vous est destiné. Vous le posez sans regret en acceptant le malencontreux accident de dix étages de vos sentiments. 

Ça chute, c’est long, c’est sourd mais vous voyez le scène au ralenti, regardez sous différents angles, analysez, rembobinez, cherchez le moindre détail qui pourrait laisser croire que c’est un effet spécial en trois dimensions. Puis vous finissez par comprendre que le cœur ne pourra qu’arriver brisé sur ce goudron, chauffé par la chaleur de cet été torride et embrasé. Foutu dieu que c’est atroce, c’est horrible, vous voyez la scène, elle est belle d’atrocité, vous la voyez mais ne pouvez rien faire, rien dire, juste accepter que l’on fasse cela avec vos pensées. Vos yeux s’injectent de sang, vous ne pouvez que regretter, mais regretter c’est inutile car il est trop tard, alors on regarde et regarde, ce petit cœur explosé et sanglant. Il bat encore, c’est beau, mais plus il bat et plus le sang en ressort, le soleil le réchauffe, mais en le réchauffant il accélère la décomposition, car vous pourrissez de l’intérieur. Pourquoi ? Comment peut-on continuer d’aimer ? A quoi ça sert, si ce n’est à se faire empaler sur ses regrets, pour ensuite finir dépecé de la plus belle chose qui puisse exister ? Peut-être pour l’espoir, pour la vie, pour l’existence…

Je vous hais en surface, mais dans le fond, je vous aime d’un amour horriblement laid.

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09H01

Aider, mais se condamner, assister ceux que l’on aime en s’appuyant sur un secours collaboratif, mais comprendre que l’incurable ou l’inguérissable nous meurt et nous rend irrémédiablement inutiles dans notre abîme.

Donner un coup de main sans se protéger, soutenir en soulageant nos pensées sans subvenir à ses nécessités, c’est s’écarter en s’isolant de tout, en absorbant des pensées avariées d’un gâchis oiseux qui nous désempare et nous déconfit dans un désert dépeuplé d’errance et de fourvoiement. 

J’aurais aimé être là, le jour où tu marchais sur le pont de ton roman, celui qui allait signer la fin de tes peurs tourbillonnantes de poison emprisonnant. J’aurais aimé être au loin dans le paysage brumeux, pour te donner la main avant que tu ne sautes dans les vagues écumeuses de tes actes présomptueux. J’aurais aimé être à tes côtés pour te murmurer que le tumulte défectueux de ton passé ne pouvait pas devenir l’impétueux avenir que tu pensais avec certitude douloureux. J’aurais aimé être là, le jour où tu marchais sur le pont de ton roman, mais ce jour-là, j’ai cru férocement que ce n’était qu’une nouvelle fois la sonnerie alarmante d’une envie sans réelle résonance. J’aurais aimé être au loin dans le paysage douloureux de ton corps pour y apporter un peu de lumière, mais toi et moi savons que ta fougue coutumière t’aurait emmené tout de même une matinée ou l’autre dans les nébuleuses d’un paradis que tu pensais bien plus fabuleux que ce monde, que tu n’as cessé de trouver crapuleux. 

En réalité, j’aurais aimé être là, le jour où tu marchais sur le pont de ton roman, pour t’accompagner dans le dernier chapitre bouillonnant de tourbillons violents que tu achevais.

J’aurais aimé être là pour te fredonner cette chanson que seul toi et moi connaissons, je l’aurais fait tout en te tenant la main, tout en t’embrassant une dernière fois comme nous le faisions quand tout allait à l’unisson.

J’aurais aimé, mais pour une fois, je n’y ai pas cru et en conséquence, tu as sauté du pont de ton roman sans que je puisse une dernière fois te dire que tu étais ma librairie de sentiments. Tu as sauté de si haut que j’entends dans le fond de mon inconscient ton crâne se fracasser contre les vagues de mes regrets. J’aurais aimé être à tes côtés pour éviter que le vent pactise avec le son, pour étendre la violence du bruit de ton squelette se démolir contre les flots étendus de nos ferveurs que l’on n’a su reconquérir. J’aurais aimé t’aimer, peut-être, un peu plus, mais la réalité est que la plaine et les rivages t’auraient tout de même happé, pour que tu finisses dans le sillage d’une plage, tel le poète désespéré que tu aimais être sans camouflage. J’aurais aimé être là, le jour où tu marchais sur le pont de ton roman pour t’accompagner dans ce saut, et très certainement moi aussi, j’aurais étais capable de me briser les os contre les ondes que formait cet océan de fatigue que nous étions tous deux, mon éreinté. 

En réalité, j’aurais aimé être là pour que nous n’en soyons plus là. Mais ce roman était le tien, et ces pages devaient porter ton écriture. Tu les as rédigées avec l’encre de ton sang et je les lis avec les larmes de mon corps. J’aurais aimé être là, le jour où tu déambulais sur la passerelle encyclopédique de tes mémoires, juste pour te narrer le récit de ta vie et t’entendre me conter une dernières fois les fables de ta biographie, seulement pour que nous fermions en harmonie cet ouvrage. Mais ce livre, je devrai le poser sur le chapitre le plus fort de notre recueil, seul comme tu l’étais le lendemain dans ton cercueil. 

Aider, mais se condamner, c’est composer une œuvre manuscrite en ruinant sans neutralité la fraternité de vos déceptions mal jugées.

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23h57

« Requiem for a Dream » original soundtrack.

23h57, il est seul, personne qui puisse le regarder, personne pour l’écouter, il regarde lentement autour de lui, il fait nuit, il ouvre son sac, prend une boîte dorée, dedans se trouve le kit du parfait sniffeur de cocaïne, il remet sa main dans le sac et sort un pochon de 2g, il n’a pas peur, il ne craint plus, il ne sait plus, il ne veut plus, il ne comprend plus, il n’entend plus, il ne voit plus, il ne sent plus, il se tue.

Il ouvre le pochon et prépare une poutre, il la prépare rapidement, il n’en peut plus, il ne sourit plus, il ne voit plus, il ne rit plus, il attrape sa paille, regarde une dernière fois son or blanc, il le regarde comme si sa vie en dépendait, d’ailleurs sa vie en dépend à présent, alors il sniffe, son nez s’anesthésie, en quelques secondes il revoit tout, il sourit, il pleure, il regarde, il entend, il voit, il comprend, il veut, il craint, il sent, tout s’accélère, il en veut plus, il recommence, il refait une poutre aussi rapide, il s’en met plein la bouche et les lèvres,  il ne sent plus rien, il est en osmose avec la terre.


Il se drogue pour oublier, oublier qui il est, qui il ne sera jamais, qui il pourrait ne pas être, il souffre, mais pas assez ! Il va changer, sans regrets, il va redevenir ce qu’il était, il va se forcer à travestir la réalité, il était 23h57 mais maintenant il n’est plus cette heure-ci, il est trop tard, tout a déjà commencé, tout va se dérouler comme il ne l’avait pas prévu, à lui la drogue, la perche et les soirées aux allures indésirées, revoilà le mascara pour cacher ce qu’il ne peut plus être, à lui les vêtements larges pour cacher ce qu’il a été, il ne pourra pas avoir honte, il ne comprend plus, il ne sait plus, et ne pourra jamais savoir car il est entré dans le milieu où tout est noir.
Haineux, il traversera la nuit des trottoirs, petite bouche profitera de la touche pour gagner quelques sous en poche, il va devenir l’antipode de vos espoirs, il va devenir leurs regards.

Au revoir la gloire ?

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22H57

24 décembre au soir, je me retrouve d’un seul regard à être le cadeau d’un homme au sommet de sa gloire. 

J’ai les lèvres tout juste trempées de sang, tout en sachant que monsieur attend plus qu’un simple cadeau, il exige de fêter ce moment-là tel que le monde le lui doit. 
Car monsieur est grand; il n’est pas un humain ordinaire, il est plutôt de la race des rois parmi les faibles, et cela dans sa juste rétribution mentalement laide. 
« Abandonne ton corps » me dit ma petite voix intérieure, «  Ne regarde rien et laisse faire » dit mon être extérieur. Mais mon for intérieur s’en dédira « Force-toi à voir chacune des choses qu’il te fera, car pour rien au monde il ne faudrait que tu oublies une seule seconde la laideur de cette humanité rieuse d’une triste rancœur ». 
Puisqu’il en est ainsi, et que l’intérieur ne peut qu’avoir raison, de par son actif que l’ultérieur ne pourrait jamais avoir, et ce malgré les pleurs de ne connaître sa destinée avant l’heure du sale quart-d’heure, je décidai d’observer chaque seconde de cette avalanche de coups et de blessures physiques et… Quelle bêtise allais-je dire,  le psychologique n’est plus, depuis le cynisme prédictif que ma propre mère avait de mon emploi futur. 
Je regardai la scène tout en voulant en être l’acteur, et l’annonciateur. Sans qu’une seule fois on y abrège ma douleur, qui n’était qu’amplificateur de vigueur pour monsieur, à qui je fus offert pour mon plus grand malheur. 
C’est pourquoi j’aime observer l’humanité. Elle m’intrigue, me faisant presque oublier la douleur, je finis par anticiper chaque accès de démence et de violence. L’humain est fait décidément pour détruire tout ce qu’il peut, comme il le peut, quel qu’en soit le prix ; il le fera avec délectation et chaleur intérieure emplie de passion. 

 

L’humain n’a d’humanité que par définition, parce que lui-même s’en fait le parangon, mais nous savons au fond de nous que nos actes nous placent à la hauteur du plus abject des chacals.  
Regardez ce monsieur qui me tient la tête comme un vulgaire bout de steak, ce lord qui m’enfourne avec violence, on entend son halètement de plus en plus fort, je sens des vagues d’air qui viennent et reviennent sur le bas de ma nuque, c’est un chien qui baise une chienne, un salaud qui encule une salope, et un pédé qui enfourne une pute. 
La violence des mots est bien plus perverse que celle des coups, vous n’imaginez pas à quel point tous les mots qu’il me dit pèsent plus que le poids de son ventre sur le bas de mes reins. 
Je me suis promis d’observer sans déranger, je ne suis que l’objet du sujet, et c’est bel et bien lui qui est le sujet de mon observation. Je suis une souris de laboratoire, à qui l’on fait subir tous les sévices, pour mieux comprendre le fonctionnement de cette perversité, devenue virale et insoignable. 
Je le regarde droit dans les yeux, dieu que cela est mélodieux, sa bouche coule de désir, ses yeux saignent d’un loisir intense et l’espace s’emplit de gémissements qu’il aime à reproduire. 
Oui, j’aime observer l’humanité, jusqu’à ce que sous la violence, je m’évanouisse par manque de vivacité. 
L’humanité est belle, si l’on considère que la laideur est une création, et que toute création est un art ; l’art bien que subjectif n’en reste pas moins une oeuvre majeure, alors ma considération n’en est que plus appuyée sur la beauté de cette humanité laide de cœur. 
24 décembre au soir et je me rends compte qu’il est trop tard pour m’acheter un espoir. 
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18H34

Lettre amère.
 
Mère,
 
Voici aujourd’hui treize ans que je ne vous ai pas vue, treize longues années à espérer votre retour à mes côtés. Mère, si vous saviez à quel point votre présence me manque, si vous saviez ce que l’imagination du doux son de votre voix génère comme sensations en moi.
Mère, je ne sais même plus avec les années comment devrais-je vous nommer. Parfois je me plais à dire que je devrais attester que vous êtes ma maman, mais vous et moi savons qu’une génitrice qui abandonne son enfant ne peut être une maman. Elle ne peut être qu’une créatrice destructrice de sentiments. Mère, mes larmes coulent comme une hémorragie interne, elles sont silencieuses mais font un mal incommensurable, je souffre de votre absence, souffre de cette souffrance profonde et intense que vous me procurez même a distance. Vous ne pourriez imaginer le tourment empli d’amertume que me procurent les quelques photos qu’il me reste de vous et que je regarde avec désolation et chagrin de temps à autre. 
Mère, voici aujourd’hui treize ans que je ne vous ai pas vue, voici treize ans que mes yeux ne vous ont pas contemplée, treize ans que je n’ai pu lorgner sur nos embrassades, treize ans que je n’ai pu percevoir ou apercevoir l’ombre de vos gestes. Mère, si vous saviez à quel point votre présence me manque, j’idolâtre de vous entrevoir les jours où je marche seul sur les trottoirs de ma ville. Je deviens fou de votre absence si présente qu’elle me rend intensément fragile. Mère, mes larmes coulent comme une effusion de sang, c’est laid, mauvais, médiocre et vilain, mais je dois vous avouer qu’il ne me reste que cela et ce « cela » me rassasie de chagrin. 
Mère, je ne sais même plus avec les années ce qu’est l’amour parental que vous aviez pu me porter, je suis en torture de n’avoir votre attachement tendre et passionné, mon corps se martyrise seul de ne pouvoir vous chérir avec vénération et épris d’entichement passionnel. Mère, je sanglote une nouvelle fois, si vous pouviez me voir rejeter cette quantité phénoménale de gouttes salées, je suis sûr qu’avec peut-être une once de chance vous seriez touchée. Mes yeux larmoient des perles si énormes, si dures et douloureuses, que j’en viens à vouloir périr de notre désunion. Vous savez, vous aviez raison, je suis faible, peut-être même plus que dans votre imagination la plus productive, car je m’affaiblis jour après nuit de ce clivage si démarqué qui nous unit. 
Mère, voici aujourd’hui treize ans que je ne vous ai pas vue, encore à ce jour les raisons m’échappent, encore actuellement le mobile m’est incompréhensible, encore présentement le prétexte m’est indéchiffrable. Mère, si vous saviez à quel point j’agonise, à quel point je me dissous de cette dissidence excessive. Mère, j’ai peur de m’éteindre de cette perte d’affection maternelle, je succombe minute après seconde de vos baisers qui me soulageaient tant, je dépéris de vos bras réconfortants, de vos mots si estimables lorsqu’ils m’étaient destinés. 
Mère, voici aujourd’hui treize ans que je ne vous ai pas vue, et voir à mes yeux est d’une indispensabilité vitale, voir c’est discerner, saisir, se rendre compte ou alors comprendre, trouver et savoir. Mais aujourd’hui je ne vois plus, je n’assiste plus et en viens à ne même plus réussir à vous imaginer sans que cela soit faussé par les années d’absence écoulées. Mère, si vous saviez l’amour que je vous porte, malgré la violence, malgré l’abandon et malgré les insultes. Si vous saviez l’adoration que je ressens, en dépit des coups, en dépit de la brutalité et en dépit de la véhémence impétueuse et révoltante que vous me portez. Mère, vous me manquez, c’est ancré dans mon corps, c’est douloureux, tranchant, sanglant, mais je ne peux rien y faire. Vous me manquez et j’en hurle de douleur et de torture, au mépris de tout le mal que vous m’avez fait et ferez.  Mère, mes larmes coulent comme une hémorragie interne, mais encore une fois je tairai mes pensées en les écrivant pour relâcher le trop-plein de sentiments gâchés, tout en sachant que vous ne tomberez jamais sur ces pensées tombées de mon cerveau obscurci par cette lobotomie qu’est le manque de votre amour si tendre qu’il en est dans mes plus profonds souvenirs ancré de bonheur et de tendres baisers.
Mère, aujourd’hui nous sommes très certainement repartis pour treize années mais j’aurai pu pour une fois soulager un minimum mes pensées.
Je vous aime, Votre fils. 
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10H11

Et j’écris, je puise ma force dans ces lignes, je supporte mes mots comme un lourd fardeau, je me mets à penser à une autre réalité, je ne deviens plus moi, je suis une autre personne, un autre regard, une autre inspiration, je joue un rôle, je joue la tendresse et l’allégresse, je suis à mes dépens un écrivain de seconde zone, je deviens parfois un poète à regrets, puis je parle de cette réalité qui m’entoure et me mange petit à petit, elle me dévore chacun de mes désirs, elle me broie tout ce qu’elle peut.

Alors par la force des choses, je deviens ce petit homme qui sourit et parfois pleure, je laisse glisser des larmes sur mon visage, juste pour confirmer que je suis humain, et tout cela me fait rire, ce qui confirme ma haine et mon détachement du réel, j’en joue et j’en souffre, car de moins en moins j’ai de sentiments, je me fais aimer, et je n’aime pas, je veux me faire désirer mais je ne désirerai jamais, je suis la contrefaçon de l’amour, je porte une marque mais elle n’est pas de nature. 

Je suis le Louis Vuitton de Cupidon, je suis la contrefaçon du faux.

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22h16

Peut-être. 22h16. Rouge… Vert… Rouge !!! 

22H16 et 27 secondes, le cœur ralentit, le vent se brise avec tact sur La peau, entendre des hurlements des gens avec surdité, juste quelques mots parviennent à l’oreille, les mots résonnent mais on ne comprends plus. Le vent caresse de plus en plus fort, un froid s’installe lentement dans les veines, une lumière éclate dans les pupilles, une déflagration de pigments s’installe autour de son corps, il ne ressens plus rien. Un flottement immense… 

il se rappelle ses quinze ans, se rappelle ces temps insouciants, se rappelle cet après-midi.

Soleil brûlant les sens, fleurs en complet épanouissement, et Aurora qui souhaitait qu’ils se rejoignent au bord de la rivière. Ah Aurora, une fille pleine de vie connue dans son enfance, elle était si douce, si belle, si angélique avec ses yeux bleus et sa chevelure immense et blonde, le sosie parfait de la beauté irréelle. Sa voix ressemblait à une musique de jazz, un air qui te prend aux tripes, un air que tu ne peux pas t’empêcher d’écouter, une voix qui te parle et qui ne cesse de te donner l’envie d’en entendre encore un peu plus.

Cet après-midi-là ils ont parlé ensemble, comme deux adultes, comme deux personnes qui comprennent tout de la vie ; droit dans les yeux, sans se quitter, sans se lâcher la main, sans rien.

ils s’aimait, ils était beaux, ils avait la rage de deux petits adolescents. 

Puis il y a eu la fin, la même journée, au même moment, juste au retour, une voiture, un feu mal regardé, un frein pas assez vite déclenché, et plus d’Aurora, juste un bain de sang, un visage complètement écrasé par une roue, des membres démembrés, un hurlement strident qui te perce les tympans. il s’en rappela toute sa vie de ce cri, celui qui signa la fin d’une vie. 

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02h58

 

Mon amour… va doucement, mon cœur est à empoigner paisiblement.

Mon cœur… fais le posément… fais le furtivement… car ma dévotion est une âme et non un sentiment.

Mon ange… j’ai les ailes qui me démangent, j’ai des envies de voler pour mieux m’écraser, des envies d’être plutôt que de paraître. Je convoite l’engouement plutôt que l’attachement.

Mon homme… mes yeux ne veulent plus voir mais ressentir, mes mains ne veulent plus toucher mais contempler, mes lèvres souhaitent autre chose que des baisers, elles voudraient des désirs emplis de volupté. On a usé de mon corps, usé du trésor qu’il pouvait représenter, on en a fait un vulgaire objet, on a fait de mon être un déchet.

Alors mon petit mâle… il faudra que tu sois patient avec mes ressentiments, ils pourraient te rendre impuissant.

Si dans ton souhait le plus parfait, tu voulais que je reste à tes côtés, sois sûr que tu devras faire avec mes brisures passées. Quant à tes aspirations de simplicité, je t’annonce qu’il faudra les mettre dans une prison, car la vie avec moi est une folie sans nom. Je t’aimerai comme un forcené, mais garderai une intransigeance sur tes pensées.

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14h36

Rivière & néant.

 

Il y avait cette rivière ; une eau endeuillée, une tempête unifiée, un torrent éphémère.
Il y avait ce sentiment ; une opinion horrible, une intuition plausible, un avis ralentissant.

Il y avait  le néant ; une faiblesse puriste, une misère simpliste, un rien permanent.
Il n’y avait plus de moi ; une créature inexistante, une personnalité attristante, un mortel en désarroi. 

Il y avait une rivière qui coulait, ce n’était pas juste de l’eau, c’étaient ses dernières gouttes. Ses dernières perles, noires de Tahiti, ses dernières gouttelettes, obscures de ses envies.
C’étaient ses dernières eaux de vie, en mouvement pour un air de mort.

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13h57

Du sang, du sperme, du speed.

Le corps en vague à l’âme, la semence se fait dramatique dans le dramaturge, la stupéfiante est faite de stupéfiants haut de gamme, l’hérédité est immature de thaumaturge. Le sang, le sperme et le speed, la réalité d’une génération épidermique dans son épiderme, le symbole d’un monde en changement radical et stupide, la véracité d’une obéissante défonce dans son interne. 

La graine qui pousse dans une cervelle superficielle de frivolité, la téméraire évidence que la tangibilité se fait imprévoyante, le fait est fait de faits concrets et évidents d’objectivité, le monde ancien meurt pour un monde mortel de triste nouveauté. 

La saignée, le spermicide, et le speed, le vrai d’une chimère imprudente, le faux d’un fantasme insipide, la fin d’une humanité rassurante. De l’hémoglobine, du foutre et de la cocaïne. Voici ce qu’ils retiendront de notre génération héroïque, de son héroïne seringuée avec délectation assassine.

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01H07

Je souhaitais que tu m’aimes sans regrets, sans haine et sans retenue mon envoyé. Mais emporté par la foule tu t’es défoulé sur mon corps tout juste sorti de la puberté. Je revois le cortège de mâles dominants me dominer de cette violence élevée, au rythme des coups de pied. 

Si chaque coup devait être une mesure de tambour, alors la symphonie était belle de vérité,

belle de transfiguration destinée à me rendre plus insensible aux sensibilités. Chaque poing posé sur mes os à peine dessinés était une note de violon, faite de violence qui construisait une mélodie assourdissante d’authenticité violée. Les crachats au goût de cor de basset, rendaient magique cette folie de masse incomparablement généreuse d’impétuosité. 

L’enivrante véhémence de vos gestes m’a fendu la vie en deux, je criais de douleur comme un malheureux. Fendu le corps en quatre, je hurlais de souffrance faute de me débattre. Fendu l’âme en huit, je beuglais avec force et faillite. 

Je souhaitais que tu m’aimes, que tu le fasses avec force et dilemme, mais de dilemme il n’y aura eu que ma vie. Je n’avais que l’amour sans détour comme survie, Je n’avais que cela pour te faire chavirer, mais tu as chaviré du mauvais côté, celui du contre-jour. Tu l’as fait avec une haine galvanisé, tu l’as fait avec rage et beaucoup de bravoure. 

Mais quand on n’a que l’amour, l’amour d’être soi, l’amour d’être né comme ça, on joue dans la basse-cour. Quand on n’a que l’amour, l’amour d’y croire encore une fois, croire une fois en soi, une fois en toi, on le fait sans demi-tour. Quand on n’a que l’amour, l’amour d’aimer l’amour, on y va sans regret en étant maladroit, on y va, car on y croit. Quand on n’a que l’amour on désigne un roi, une divinité qui régnera sur soi, malgré la prudence et le désamour, car finalement quand on n’a que l’amour on pardonne toujours. 

 

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11H10

– Tu es le genre de garçon que je recherche. L’agence t’a bien choisi. Si tu fais exactement ce que je dis, je vais prendre mon pied. 

– Tant mieux ! affirmé-je en me fendant d’un sourire candide. Qu’est-ce que je dois faire ?

– Mon trip, c’est d’attacher les mecs. Tu l’as déjà fait ? demande-t-il sans me rendre mon sourire.

– Me faire attacher ? Euh oui, ça m’est arrivé, réponds-je évasivement.

– Pendant que tu seras attaché, je pourrai te faire tout ce que je veux. Je te préviens, ça peut aller loin. Enfin, ça en vaut la peine, je pense. »

Il vient de faire très directement allusion à l’argent qu’il va me donner. La suite est aussi luxueuse et aussi spacieuse que l’on pouvait s’y attendre. Malheureusement, je ne vais pas en apercevoir beaucoup plus que durant ces quelques pas. Des compositions florales blanches sont disposées un peu partout. Elles ne me sont pas destinées, même si je suis ému par leur délicatesse et enivré par leur parfum délicat.

La suite sent le jasmin et le muguet en même temps, sacré ciel que cela me met en joie, j’affectionne les odeurs, je trouve qu’elles sont nos cachettes parfaites pour s’évaporer. Je vous assure, concentrez-vous un jour sur une odeur que vous aimez par-dessus tout, qu’à un moment donné vous ressentez… comme par magie le monde entier se dévoilera sous vos pieds, pour que vous ne puissiez que penser à cette fabuleuse création olfactive, faite pour votre nez. 

Les émanations de ces bouquets m’ont fait disparaitre au moins dix minutes, car je me retrouve dans une salle de bain en marbre, débarrassé de ma veste et un peu grisé au champagne. Elle est splendide, elle brille de toutes les manières dont des textures puissent le faire, magnifique et chirurgicale en même temps, aucun objet de travers. Tout est blanc, tout est vierge, tout est … Vais-je mourir ? 

De la suite pleine de mystères, aux mille recoins extraordinaires, je devrai me contenter d’un mur au pavage blanc et froid. Nous sommes dans la salle de bain, et je dois assimiler les informations comme elles me viennent, sans sourciller, sans avoir l’air dégoûté, pour ne pas offenser mon client. Sans prendre mes jambes à mon cou, même si mon instinct, mon corps tout entier me hurlent de le faire, tout de suite. Un radiateur de fonte ouvragé est posé là, majestueusement. On y a passé une chaîne et des menottes.

– Déshabille-toi ! ordonne-t-il. Tu enlèves tout, sauf ton slip.

– Je porte un boxer.

– Ferme-la ! aboie-t-il. Ça ne m’intéresse pas. »

Je suis presque à sa merci et son fantasme est sur le point de se réaliser. Alors il perd les pédales. Il est surexcité. J’ôte mes vêtements et les laisse choir où je suis, n’osant pas demander plus d’instructions. Je pose mon téléphone au sommet de la pile. Il s’empare du tout et les mets dans la baignoire, le long du mur d’en face, c’est-à-dire hors de portée. Puis il revient vers moi, me saisit rudement un poignet après l’autre, et me passe les bracelets. Quand le deuxième se referme, avec un son métallique, mon destin est scellé. Il tombe enfin le masque, et sourit pour la première fois. Ce rictus le fait plutôt ressembler au bourreau qu’au prince charmant. Quant à ses yeux vagues et inexpressifs, ils se sont embrasés d’un éclat qui n’est pas celui de la malveillance, mais plutôt celui de la colère. Il a besoin de déverser la rage qu’il a dans les tripes. Il me fait une dernière confidence.

« J’ai retenu la chambre pour quarante-huit heures. Tu seras à moi tout ce temps. J’ai demandé à ce que personne ne nous dérange. Le personnel ne viendra pas frapper à la porte. Ton agence ne téléphonera pas pour savoir comment ça se passe. Quarante-huit heures. Après ça, je te donnerai ton fric. »

Et puis il se tait, parce que les mots sont devenus inutiles. Je n’ai qu’une seconde pour prendre la mesure de l’énorme erreur que j’ai commise en acceptant de venir ici. Ensuite, je prends une énorme gifle qui m’étourdis plus qu’elle ne me fait souffrir. Je tâche tant bien que mal de rester debout. Un sifflement aigu persiste dans mon oreille. Ma vaine résistance semble décupler sa fureur. Il serre le poing et me l’envoie dans l’estomac. Je me plie en deux. J’ai l’impression que je vais vomir. Une pluie de coups se déverse sur mes omoplates, qui ne cesse que lorsque je suis étendu sur le sol, le visage en partie caché derrière mes avant-bras, car mes poignets sont maintenus en l’air par les menottes. Dans mon champ de vision étroit, je vois mon agresseur me dominer de toute sa hauteur. Il halète à cause de l’effort intense qu’il vient de mettre dans cette correction. Il retire minutieusement de son pantalon les pans de sa chemise, la déboutonne et la jette sur le sol. Il garde le reste. Il a besoin de ses chaussures pour me donner des coups de talon entre les côtes. J’ai de plus en plus de mal à respirer. Des glaires ou du sang, peut-être un mélange des deux, s’accumulent dans mes bronches et les obstruent peu à peu. Lorsqu’il est fatigué, il fait une nouvelle pause. Il quitte la pièce quelques instants. Il va dans celle d’à côté, et revient avec une petite bouteille d’eau en plastique. Il la vide presque d’un trait. Il verse le restant sur mon visage et s’agenouille près de ma tête. D’une main, il attrape la chaîne, et de l’autre, il me saisit par la nuque. J’ai l’impression qu’il pourrait la briser en resserrant son étreinte.

« Ne t’endors pas, chuchote-t-il. Allez, relève-toi ! »

Il me met debout et me penche sur le radiateur glacé. Je prends un coup de poing dans l’oreille qui m’assourdit complètement. Puis il déchire mon boxer en se servant de ses deux mains. Je sens sa salive me couler entre les fesses. Ensuite, il entre en moi, le plus profondément qu’il peut. Sa verge est énorme, elle me déchire, j’en ai le souffle coupé. Son avant-bras est plaqué contre ma nuque, j’ai le visage écrasé contre le mur. Il donne un premier coup de rein. Sa prise semble assurée, alors il recommence, il me ravage encore et encore, sans aucun ménagement. Il se retire aussi vivement qu’il est entré, j’ai l’impression qu’un feu me dévore de l’intérieur. Alors les coups pleuvent à nouveau, comme s’il voulait me punir d’avoir éveillé son désir. Je suis de nouveau allongé sur le sol. Le choc suivant paraît lointain, étouffé, comme si on avait donné un coup de pioche dans la neige. Je ressens davantage le sol froid contre mon dos que toute la violence qui s’abat sur moi. C’est comme si j’étais en train de quitter mon corps. Je vais mourir, de toute manière, pensé-je. Inutile de lutter plus longtemps. Je n’ai qu’à me réfugier au plus profond de moi-même, comme j’ai appris à le faire dans mon enfance.

Mon enfance. Je n’avais pas forcément envie de la laisser ressurgir en un moment pareil. Trop tard, les vannes sont ouvertes. Les souvenirs les plus sombres, ceux qui dorment dans la vase, en profitent pour remonter à la surface. Je suis en trop piteux état pour les refouler. Alors ils se mettent à tourner autour de moi, frôlant mon esprit de plus en plus près, l’entraînant dans une sarabande de cauchemar. Mon tortionnaire se penche sur moi. Son visage est de plus en plus près du mien, et pourtant, plus il se rapproche et plus il est flou. Quelque chose voile un instant la lumière du plafonnier. Une fois que l’ombre est passée, le visage surgit avec une netteté irréelle. Ce n’est plus mon client mais mon père. Ses lèvres bougent sans produire le moindre son. Néanmoins, la sévérité de ses traits ne laisse aucune place au doute, il est en train de me reprocher vertement mes actes. Même inaudibles, ses paroles sont si rudes qu’elles me lardent comme des coups de fouet. Puis le souvenir s’abîme et meurt. J’ai dû fermer brusquement les yeux, ce qui a abjuré l’apparition. En fait, le client vient de me cracher en pleine figure. Sa salive me brûle la rétine. Il me tient par la mâchoire et me frotte le visage avec une serviette, me donne plusieurs coups au visage, dont le dernier me fend la lèvre inférieure. Un voile sanglant recouvre peu à peu ma langue. Je goûte sa saveur métallique, dans laquelle surgissent par touches fugaces des notes sucrées. Ça n’est pas si désagréable. Mon sang est même plutôt bon. Tout de même, est-ce qu’il n’est pas un peu trop sucré ? Cela provient-il de mon alimentation, qui fait trop la part belle aux crèmes glacées, ou est-ce que le sang a toujours ce goût-là ? Mais qu’est-ce que je raconte ?! Je suis en train de me faire massacrer et je suis complètement parti dans un délire sur le goût de mon sang. Je vais bientôt craquer. Une énième gifle me ramène à la raison. Il veut que je regarde à nouveau.

Mais mes paupières sont si lourdes. 

Péniblement, je les entrouvre. Je suis résigné à endurer un nouveau supplice. Son sexe volumineux est dressé juste devant moi, ses veines sont saillantes, il palpite. Il n’attendait qu’un soubresaut de conscience pour pouvoir me jaillir en pleine face, comme s’il voulait me coller une balle entre les deux yeux. Je suis aveuglé à nouveau. L’humeur salée et visqueuse me rentre dans le nez, dans la bouche. Je hoquette car mes narines déjà pleines de sang ne me permettent plus de respirer, et j’ai du foutre au goût infect plein la gorge. Lui veut que je l’avale à tout prix. Il me saisit à la gorge et commence à serrer de toutes ses forces, peut-être pour que je déglutisse. Je crois qu’il pousse un hurlement de rage, même si tout ce que je peux percevoir est un vague sifflement, au milieu du tumulte de mes acouphènes. 

Nous y sommes, il a décidé de me tuer. Sa poigne est de plus en plus implacable, ma trachée est tordue, sans qu’un souffle d’air puisse la franchir. La sensation du carrelage contre mes côtes s’évanouit, car il vient de me soulever de terre. Il me tient à bout de bras. J’ai l’impression d’être pendu à un croc à viande. Ma conscience vacille. Je ne sens plus rien, à part la pression dans ma tête qui pousse contre mes tympans. J’ai l’impression qu’un halo indigo s’ouvre dans les ténèbres de ma perception, qu’il s’étend à tout et à toute chose. Mon cerveau n’est plus oxygéné. Je fais une syncope.

Il aurait mieux valu pour moi que j’y reste. Je reviens à moi quelque temps plus tard. Je suis peut-être resté inconscient une heure, ou peut-être douze. Je ne sais pas s’il fait jour ou nuit. Si mon corps tout entier est douleur, l’acmé se situe contre le sol dur, sur lequel j’ai trop longtemps reposé. Une pluie fine me cingle le visage et je grelotte de froid. Où est-ce que j’ai été transporté ? J’esquisse un mouvement qui me fait prendre conscience de la morsure cruelle des menottes, lorsque le sang afflue à nouveau dans mes poignets. En réalité, je suis toujours au même endroit. Mon client n’en a pas fini avec moi, il est en train de me pisser dessus. 

« Je te préviens, ça ne fait que commencer. »

Mon cœur se contracte violemment, douloureusement. Ce sont les premiers mots que j’entends depuis des heures. Ce n’est pas tant la menace sous-jacente qui me terrifie, plutôt la voix qui les a prononcés. Celle de mon père. Le coup de sang me ramène à la pleine conscience. Je suis presque soulagé quand je comprends que je suis toujours incapable d’entendre. Mon esprit continue à me jouer des tours. J’essaye d’arrêter le jet de pisse en enfouissant mon visage contre mon épaule. Dès que je la touche, j’ai un spasme violent. Je dois avoir la figure en bouillie. Tellement tuméfiée qu’un simple contact me donne l’impression que l’on me broie les os. 

Je prends un seau d’eau glacé sur la tête. Le client n’a pas envie de s’amuser avec un jouet souillé d’urine. Il me donne encore deux ou trois coups de pied pour s’assurer que j’ai toute son attention. C’est maintenant que les choses sérieuses commencent.

Il y a des invités. Je ne distingue pas combien ils sont. Je vois surtout des ombres mouvantes qui coulent les unes derrière les autres, aucune n’osant approcher trop près. Ils sont comme des requins, excités par l’odeur du sang. Si le client me malmène encore un peu, ils se débarrasseront de leur timidité et fondront sur moi tous à la fois. Je sais exactement comment ce genre d’individu se comporte. Car hélas, j’ai déjà été le passe-temps de gens fortunés pour la soirée. Certains sont venus en pensant juste regarder. Parfois pour encourager, pour inciter à me faire mal. Mais au final, aucun n’est meilleur ou pire que les autres. L’effet de meute les rend capables de n’importe quoi. 

D’ailleurs le pire ne tarde pas à se produire. Dans une lapidation, la première pierre met toujours un peu de temps à partir. Ensuite, c’est une grêle ininterrompue. Après quelques bousculades, je suis roué de coups. J’ai des éclairs de lucidité qui me permettent de distinguer le buste de plusieurs charognards penchés sur moi. J’ai l’impression que mon père se tient parmi les bourreaux, même si l’ampoule électrique qui brille juste derrière son crâne m’empêche de le regarder bien en face. Certains me la mettent à quatre pattes, pour ne pas voir ma sale gueule démolie, ou pour me tenir par les cheveux. D’autres préfèrent rentrer par devant, en me collant les genoux sur la poitrine, pour bien me faire comprendre qui est le patron. Je ne sens même pas leurs bites qui vont et qui viennent en moi, malgré toute leur sauvagerie. Ils ont dû me droguer. Ou alors je suis tellement abruti de coups de poing que je suis au-delà de ce genre de sensations.

Je ne me remettrai jamais d’un tel saccage. Je me sens tellement sale que j’ai envie de mourir, de m’évaporer là tout de suite, d’être rayé de la surface de la Terre. Même s’ils finissaient par se calmer, qu’ils négligeaient de m’achever. Même si je recevais les soins appropriés. Comment vivre après ça ?

J’en viens à regretter de ne pas être une prostituée. Une pute, tu lui donnes son fric, tu la baises vite fait, parce que le temps additionnel est surfacturé, et ensuite elle retourne sur le trottoir. Ce que je fais en tant qu’escort, ça n’est pas plus glamour, loin de là. Parce que des types tordus paient cher, ils n’ont aucune limite. Ni en temps, ni en mœurs. Ce sont des bêtes sauvages. 

Tout à l’heure, je suis presque parvenu à quitter mon corps. Il faut à tout prix que je réussisse. Pas pour m’éloigner, le temps que l’orage passe. Cette fois, je n’ai pas envie de revenir. Je veux me dissoudre dans l’infini. En attendant, il faut que je rampe dans ce tunnel secret, enfoui très loin en moi. Je suis épuisé et j’ai froid, mais c’est le seul moyen de m’en sortir. Avec l’énergie du désespoir, je me hisse sur mes coudes et parcours les derniers mètres à toute vitesse. Quand je parviens près de l’extrémité, je commence à entendre la musique. Oh, c’est pas vrai, c’est elle ! Je reconnais immédiatement le sample de Crazy in Love. J’en ai des frissons. Je soulève une grille d’égout pour gagner enfin la surface. Il y a beaucoup de monde autour de moi, tellement que tous ne parviennent pas à tenir sur le tapis rouge. En tout cas, c’est mon anniversaire et les invités me laissent volontiers leur place pour que je puisse me tenir bien au centre. On me tend un plateau d’argent sur lequel reposent une coupe de champagne et une paire de minuscules ciseaux d’or. Lorsque j’aurai enfin coupé le ruban de soie pourpre, la fête pourra battre son plein. Je ne veux pas les faire trop attendre. D’un coup de ciseaux assuré, je déclare la cérémonie ouverte ! Tout le monde applaudit et une nuée de confettis argentés jaillit en l’air comme une envolée de papillons. Une limousine blanche roule silencieusement le long du tapis rouge. Elle s’arrête à quelques mètres de moi, juste devant une horde de paparazzi hystériques. Tous les invités ont les yeux rivés sur la portière qu’un voiturier en livrée vient d’ouvrir. Elle lance hors de la limousine ses jambes démesurées, que suivent ses hanches puis son buste recouvert d’une fourrure à pompons. Beyoncé vient d’arriver. Les flashs crépitent, les paparazzi veulent tous capter son regard dans l’objectif. Hélas pour eux, c’est à moi qu’elle le réserve. De la pointe de son ongle incarnat, elle abaisse subrepticement ses lunettes noires et m’adresse un clin d’œil furtif, par-dessus les têtes des invités médusés. Elle fend la foule et grimpe les quelques marches qui la mèneront à la scène sur laquelle elle chantera ce soir. De mon côté, je dois abandonner les conversations polies que j’ai engagées avec mes voisins, car je ne voudrais pour rien au monde rater les premiers gimmicks. J’assisterai au concert depuis ma loge privée, avec son balcon orné de feuilles d’acanthe dorées.

Que je suis bien dans mon rêve. Je n’ai plus mal. Il me procure un bonheur tellement immense que j’en arrive à le confondre avec la réalité. Et s’il suffisait que l’on me brise la nuque pour que je reste ici à jamais, eh bien, je n’hésiterais pas une seule seconde. À mesure que je me focalise sur cette pensée, tout devient de plus en plus flou autour de moi. Les hommes en smoking deviennent des masques anonymes portés par des ombres mouvantes, les femmes en robe de soirée ne sont plus que les pages glacées d’anciens numéros de Vogue, feuilletées à toute vitesse par mon esprit. Un rêve cesse d’exister dès l’instant où l’on en prend conscience ; j’aurai beau essayer de retenir de toutes mes forces les pans déchirés de la trame qui le compose, il continuera de s’effilocher jusqu’à ne laisser qu’un souvenir incertain, qui ne survit lui-même que rarement au réveil. 

À moins que…

Pourquoi me suis-je donné la peine d’imaginer tout ça ? Le tapis rouge, les invités prestigieux, la limousine ? Ne suis-je pas en train de caresser l’espoir un peu fou qu’un jour, je pourrai goûter à ces choses dans ma vie réelle ? Est-ce que je tiens un peu à cette vie, en fin de compte ? Calme-toi. Respire. L’immense souffrance que j’ai accumulée cette nuit, et pas seulement, toutes les déceptions qui ont jalonné ma vie, viennent de heurter frontalement l’Espoir, auréolé de sa douce lumière. En admettant que la roue tourne pour chacun, alors je suis à peu près certain que je coulerai le restant de mes jours dans le bonheur absolu. Et encore ce schéma est bien trop centré sur moi-même pour devenir de l’énergie positive. Pour atteindre la plénitude, je dois vivre pour moi et pour les autres. Je ne suis pas seul. J’ai des amis dehors, avec qui faire la fête, refaire le monde et m’engueuler. Des amis pour qui je serai toujours le roi des soirées, profus dans la générosité comme dans les délires. 

Je ne suis pas seul. Je dois continuer d’avancer vers mon but, et pour ça il faut vivre encore un peu. Où en est la situation, avec ce client cauchemardesque ? Je reviens douloureusement à mes sens. Ma peau est glacée, gluante, recouverte de griffures et d’ecchymoses. Apparemment, tout le monde est reparti, à l’exception de l’homme qui a payé pour moi. Sa main gauche est appuyée contre le mur. De l’autre, il me tient fermement par la hanche. Il est en train de m’enculer à grands coups de rein, et pousse à chaque assaut un cri de rage qui se mue en essoufflement. Chaque fois qu’il tape au fond, il me déchire, je souffre terriblement et je sens qu’un jet de bile menace de jaillir de ma gorge. Cependant, je sens aussi qu’il se fatigue. Je me dis que s’il continue, c’est uniquement parce qu’il a demandé à m’avoir quarante-huit heures, et qu’il enrage de ne pas tenir la distance. Il a peut-être eu les yeux un peu plus gros que le ventre.

Puisque je n’ai guère bronché jusqu’à présent, il n’a pas jugé nécessaire de me bâillonner. Alors je vais lui désobéir. Je vais me mettre à parler. C’est étrange d’entendre à nouveau ma propre voix, après avoir enduré autant de sévices dans le mutisme le plus complet. Elle a un peu de mal à sortir. Non seulement parce que ma mâchoire est en miettes, mais aussi parce que j’ai l’impression de négocier mon âme avec un démon. Si je suis suffisamment convainquant, peut-être me laissera-t-il partir ? Par contre, si je le vexe, si je le braque, s’il se sent humilié, il risque de redoubler de véhémence et de me tuer pour de bon. Je me lance :

– Il va falloir que je m’en aille, murmuré-je timidement. J’ai dit, il est temps de m’en aller, indiqué-je un peu plus fort.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? demande-t-il incrédule, feignant de n’avoir pas compris.

– Il va falloir que je m’en aille, affirmé-je résolument. Ça fait un moment que je suis ici avec vous. »

Il suspend ses pénibles va-et-vient. Impossible pour lui d’avoir une conversation et de me besogner en même temps. Il se retire et pousse ma hanche pour que je me retourne. Je remarque que sa queue est à moitié molle. 

« Ça fait peut-être un moment, finit-il par répondre, mais ça ne fait pas quarante-huit heures. »

Il jette un œil à sa montre-bracelet. Je ne sens aucune trace d’agressivité dans sa voix. Juste une certaine défiance teintée de lassitude. Puisqu’il n’a plus l’air aussi sûr de lui, je me permets d’insister :

– Je pense qu’on a fait le tour de la question, expliqué-je à travers le masque boursoufflé qui me sert de visage. C’est clair qu’on ne s’amuse plus comme au début.

– Quoi ? Tu oses me dire que… ? s’offusque-t-il dans un sursaut d’orgueil.

– Non, non, je veux dire, c’était génial ! En même temps, cela fait des heures et des heures que vous assurez comme une bête, le flatté-je. C’est normal d’être fatigué, au bout d’un moment.

– C’est vrai que j’ai assuré, reconsidère-t-il. Et puis qu’est-ce que ça peut foutre, si j’ai payé quarante-huit heures ? L’argent, ça n’est rien pour moi ! rugit-il en se frappant la poitrine.

Il est déjà en train de tourner les talons et de quitter la salle de bain. Comme s’il était soulagé. J’ai l’impression d’avoir trouvé l’excuse qu’il cherchait désespérément depuis un moment. Il revient une minute plus tard, passablement débraillé mais assez habillé pour traverser le couloir de l’hôtel. Il me balance un monologue dont le ton condescendant ne souffre aucune réponse.

« Au fait, toi aussi tu as assuré. Tu as bien encaissé, dès le début. J’étais excité par ta fragilité, et encore plus parce que tu n’as versé aucune larme. Tu as mérité ton fric. J’ai pris une autre chambre pour me rafraîchir. Je ne reste pas ici, ça pue trop. Ils viennent faire le ménage dans huit heures. Tu peux garder la chambre jusque-là, ou dormir un peu. Bref à la prochaine. »

Il pose sur le radiateur une grosse enveloppe en kraft froissée. Je ne dis rien, je sens qu’il n’a plus envie d’entendre le son de ma voix. Il m’a déjà jeté après usage. Je sais bien ce qu’elle contient, de toute façon. Une liasse de billets totalisant quatre mille euros, et la clef de mes menottes. Il ne s’abaisserait jamais à me les ôter lui-même – cela ne fait pas partie de son fantasme, d’ailleurs celui-ci a cessé dès que je me suis permis d’intervenir. Il a posé l’enveloppe, peut-être sciemment, sur une coulure sanglante en partie séchée, qui a imbibé le papier. J’attends simplement d’entendre claquer la porte. Je soupire par avance à l’idée de vider l’enveloppe de son contenu et des douloureux efforts que cela va me demander. Mes mains tremblent tellement que je ne peux produire aucun mouvement précis. À cause de ces menottes, je dois me contorsionner, un véritable supplice après tous les coups que j’ai pris sur les omoplates. C’est comme si on avait enfoncé une lance entre elles. J’ai juste besoin de me calmer un peu. J’inspire profondément, plusieurs fois d’affilée. Je pince l’enveloppe de la main gauche et l’éventre de la droite, vite et mal, les billets s’échappent et se répandent sur le sol en virevoltant comme des samares. Ils boivent mon sang, qui forme à mes pieds un quadrillage incarnat, suivant les interstices du carrelage. C’est littéralement de l’argent sale. Mais tout ce qui m’intéresse pour le moment est le tintement de cette fichue clef. Je m’accroupis pour la saisir, non sans grimacer encore de douleur. Puis je mets toute mon habileté à l’insérer dans la serrure minuscule et à me délivrer moi-même, malgré les saccades causées par l’épuisement. 

Impossible que je reste ici. Pas même le temps de prendre une douche. Pas même cinq minutes. Pas dans cette chambre où, quarante heures durant, je suis devenu moins qu’un homme. Il a parlé d’en profiter avant l’arrivée du personnel, mais à présent, au-delà du raffinement et des bouquets de fleurs blanches, je ne vois que le stupre et ma vie que je fous en l’air à petit feu. Je retire le sac plastique de la poubelle de salle de bain et j’y fourre les billets en tas, sans prendre la peine de les nettoyer ou de les compter. Je récupère mes affaires au fond de la baignoire et me rhabille avec d’infinies précautions, afin de souffrir le moins possible. Je n’ai plus qu’à prendre mon téléphone et je suis prêt à sortir, à quitter cet endroit pour toujours. Je glisse l’écouteur dans mon oreille. Je balance à fond Show must go on de Queen. C’est un rituel chaque fois que je sors d’une passe. Je m’y conforme bien que, cette fois-ci, il sera particulièrement pénible de remonter sur scène.

Les passants dans la rue me dévisagent. Ou plutôt, ils me considèrent avec horreur et dégoût. Je les comprends. Je dois puer la pisse, le sperme et la mort. J’ai les cheveux collés au visage par du sang coagulé. Je ne prends pas les choses trop à cœur, perdu que je suis dans ma playlist. Jusqu’à ce que je me rende compte que je ne sais pas du tout où je vais. 

Je finis par trouver ce que je cherche. Un square un peu tranquille où je peux pour un temps m’isoler du flux humain. Je dégaine mon téléphone et compose le numéro de l’agence d’escort. Ce tordu est en liberté. Il peut récidiver demain. 

– Allô, c’est Lucas Chire. J’ai quitté mon client il y a quelques minutes.

– Tu as besoin de quelque chose, Lucas ? s’enquière une voix qui semble avoir autant envie de m’aider que de se pendre.

– Non, ça va. Je ne retourne pas à l’hôtel où je me suis préparé. Je ne sais même plus où c’était. Je vais me débrouiller.

– Comme tu le sens. La réservation court jusqu’à demain.

– Non, non, vraiment. Je vais me payer une chambre quelque part, c’est mieux. 

– Hmm, hmm. Autre chose ? s’agace la voix.

– Ça s’est très mal passé avec ce client. Il est vraiment violent, ajouté-je après un silence, que je dois marquer pour ne pas craquer.

– Qu’est-ce que tu racontes, Lucas ? m’assassine la voix. Monsieur D. nous a déjà appelé, il est très satisfait. Tu lui as donné exactement ce qu’il voulait. Il nous a demandé si on pouvait te transférer à sa villa de Ramatuelle le mois prochain. Il y aura une réunion entre amis. »

J’ai l’impression que mes pieds s’enfoncent dans le sol. Que je m’englue dans un nouveau cauchemar, à peine éveillé du précédent. Être seul à la merci de ce monstre et de ses copains psychopathes, dans une villa isolée de tout. Aucune contrainte de temps, aucune limite à la barbarie. Je suis obligé de réfléchir à toute vitesse, car le silence s’allonge, ponctué par la respiration de mon interlocuteur, qui ressemble de plus en plus à un soupir. 

– Il n’y a pas moyen que j’y retourne, finis-je par conclure. Ce type est cinglé. 

– Tu es en plein délire, bordel ! s’emporte la voix anonyme. Laisse-moi te mettre les points sur les I : tu es son obligé désormais. Monsieur D. a jeté son dévolu sur toi et il a mis ce qu’il fallait sur la table pour que tu lui obéisses, aussi longtemps qu’il voudra de toi. Maintenant tu cesses cette pleurnicherie, tu te refais une santé, et quand on te fera signe, un chauffeur passera te prendre, direction Ramatuelle. D’ici là, on te laisse tranquille, pas d’autre client. Tu lui appartiens, c’est clair ?

– Vous ne comprenez pas. J’ai failli mourir ! expliqué-je des trémolos plein la voix. Je n’aurai peut-être pas la chance d’en réchapper une deuxième fois.

– Je n’en peux plus de cette conversation, Lucas. Tu fais un caprice de diva. Il ne t’a pas lâché assez de fric, peut-être ? Songe à ce que tu pourras te payer la prochaine fois ! Ou alors, tu nous fais un retour d’acide, ironise la voix. Peut-être que tu devrais moins t’en mettre dans le pif. Je te préviens une dernière fois, Monsieur D. ne veut personne d’autre. Si tu nous lâches, on va perdre toute crédibilité. Je ne te laisserai pas nous faire passer pour des cons.

– Je dois penser à moi, désolé. Je m’en fous de gagner le jackpot si je finis en chaise roulante. Et je m’en fous que vous passiez pour des cons. Je raccroche, je ne bosse plus pour vous.

– Ça c’est clair, ne t’avise pas de rappeler à ce numéro. Ne t’avise pas non plus de parler de nous ou de nos clients, à qui que ce soit. Et regarde bien par-dessus ton épaule quand tu sors de ton appart pourri. »

C’est la dernière fois que j’ai affaire à l’agence. Je me doute qu’ils ne mettront pas leurs menaces à exécution. Ils ont bien d’autres chats à fouetter. J’avise une poubelle près du banc sur lequel je me suis installé. Une poubelle typique des jardins publics, en bandes métalliques vert bouteille. J’éteins mon téléphone et le jette directement dedans. C’est celui du boulot, je n’en aurai plus besoin. Ensuite, je me lève, l’adrénaline de ma conversation téléphonique se dissipe peu à peu et laisse place à la douleur, que j’avais oubliée un moment. 

Je traîne ma carcasse hors du parc, jusqu’au premier hôtel que je trouve sur ma route. Je me présente à la réception en mode zombie. Ils me prennent pour un S.D.F. et me demandent poliment de sortir. Je sors une poignée de billets et leur assure que je ne vais pas leur créer d’ennuis, que je veux simplement me laver et dormir. À cause du manque de sommeil prolongé, les choses commencent à se confondre dans mon esprit, j’ai du mal à distinguer la réalité de ce que j’imagine. Est-il réel, cet inconnu accoudé au bar, tirant sur un porte-cigarettes en argent ? Il traverse la salle pour me proposer son manteau bordé de renard, qu’il pose délicatement sur mes épaules. Puis il m’offre son bras, sur lequel je m’appuie volontiers. 

« Merci, murmuré-je. C’est si rare qu’un inconnu soit prévenant, de nos jours. »

Le réceptionniste nous jette un regard soupçonneux. Probablement parce que je parle tout seul. D’ailleurs, mon mystérieux bienfaiteur se volatilise au milieu de l’escalier. Sans doute que j’imagine aussi mon père venant à ma rencontre dans le corridor. Il tient le rebord de son chapeau baissé devant ses yeux, comme s’il refusait de me voir. Au moment de me croiser, il fait un pas de côté et me bouscule exprès, de son épaule redoutable comme un mur de briques. Je chancelle et me raccroche avec bien des difficultés à la poignée de ma porte. Elle tourne dans ma main, me procurant un soulagement infini. Entre le seuil et la baignoire, je me suis débarrassé de tous mes vêtements sales et collants comme un insecte se serait extirpé de sa mue. J’entre dans un bain chaud sans trop savoir comment. Même si la réception prévenait la police, qu’ils défonçaient ma porte et qu’ils m’emmenaient en cellule, je ne bougerais pas un cil, ne pourrais m’arracher au sommeil dans lequel je sombre à cet instant. C’est le genre de pensée qui germe dans mon esprit éteint alors que sans le savoir, je dors déjà, pour la première fois depuis deux jours. 

Aujourd’hui, j’ai vécu des choses épouvantables. Cependant, je suis bien placé pour savoir que ce genre de drame arrive. Je veux dire, qu’il arrive tous les jours. Pas seulement à Paris, pas seulement dans les hôtels de luxe. Ça se passe en ce moment même, en bas, dans votre rue. Les types fortunés, ceux qui ont tout, ça ne les excite plus de s’offrir des biens matériels jusqu’à l’écœurement. Le grand frisson, ils le vivent dans la domination, la destruction de l’autre. C’est un lieu commun, et pourtant c’est vrai, l’argent et le sexe dirigent le monde. De l’argent, je n’en avais pas beaucoup, mais j’avais pour moi le sexe. Mon talent était de pouvoir faire bander les mecs en deux secondes trente. Peut-on être prédestiné à ce genre de vie ? J’ai eu le temps d’y réfléchir durant les dix jours que j’ai passés à cet hôtel. Je n’ai quasiment pas quitté la chambre, et ne me suis nourri que de plats en livraison.

C’était le temps nécessaire avant de pouvoir supporter à nouveau la lumière du jour. Le temps de dresser une liste de tout ce qui n’allait pas dans ma vie. Il devait y avoir des changements radicaux.

 

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11H01

Juste avant d’entrer, je prends une profonde inspiration, fais craquer mes doigts, me lisse nerveusement le sourcil avec le majeur. L’homme a pris soin de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule, Lire la suite