Juste avant d’entrer, je prends une profonde inspiration, fais craquer mes doigts, me lisse nerveusement le sourcil avec le majeur. L’homme a pris soin de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule, dans le couloir désert, avant de transposer sur moi son attention. Je suis frappé de stupeur, parce que ça n’est pas moi qu’il regarde. Non, il scrute dans la profondeur de mon regard pour m’étudier avec instinct et gravité.

Il porte un costume blanc. Il sent le savon neutre, avec une pointe d’après-rasage au vétiver. Il claque la porte d’un mouvement rageur, mets le verrou et la chaîne. Je reste debout dans l’entrée, comme pétrifié. Je suis si tendu que je n’envisage pas de changer de posture. D’ailleurs il ne m’invite pas à le faire. Plus que la porte fermée à double tour, c’est son regard abyssal, dépourvu de la moindre émotion, qui me fait redouter le piège dans lequel je viens de tomber.

Quelque chose change en lui, sitôt que nous sommes enfermés. Il expire lentement tout l’air de ses poumons. Comme s’il se laissait progressivement gagner par la bête en lui. Il savoure par avance ce moment où il pourra complètement se laisser aller. Encore quelques minutes derrière ce masque étouffant de bienséance. 

– Que t’a-t-on dit sur moi, jeune homme ? finit-il par demander. 

– Rien, monsieur. Juste que je devais venir le plus rapidement possible.

– Ils ne t’ont donné aucune autre information sur ma personne ? 

– Non, je vous assure. Ils ne me disent jamais rien, pour préserver votre confidentialité. Mais pour ma sécurité, j’ai tout de même un numéro d’urgence, au cas où cela se passerait mal. 

– Oui, je suis au courant. J’ai parlé à ton responsable, et je lui ai dit que je ne voulais pas que nous soyons dérangés. 

– Pas dérangés ? 

– J’ai payé très cher pour t’avoir, et j’ai le droit de faire ce que je veux de toi. Vois-tu, dans mon pays, ce genre de service est, disons, impossible à obtenir, même avec de bonnes relations. Je veux profiter à fond de mon séjour en France, avoir un accès illimité à tout ça. Tu es plus beau que je ne l’espérais, ajoute-t-il après un temps de réflexion. 

– Comment ça ? 

– Les mecs qui acceptent ça… souvent des désespérés, des épaves qui n’ont pas le choix, sinon ils dorment dans la rue. Ou bien ils se piquent, tu sais. Mais toi, tu as un visage angélique, on pourrait croire que tu es descendu du ciel, pour m’annoncer que je vais passer un moment magique. Je te regarde et je vois de l’innocence et de la dureté en même temps.

– Vous m’avez bien cerné, monsieur. Je pense que nous nous entendrons bien. 

– Alors continue à m’appeler monsieur. Sois docile, obéissant, discipliné, sage et taiseux ! Je déteste quand on parle pour ne rien dire. »

Aucune réponse ne vient de ma part, rien, pas un son, pas une note, puis quelle note aurais-je pu sortir ? Du Wagner pour le dramatique ? Du Céline Dion pour la mélancolie ? Ou pire, du Yann Tiersen pour la destruction ? 

Il fallait bien que cela arrive un jour. Il fallait bien que je tombe plus bas que je ne l’étais, il fallait bien que le monde me prouve la réalité. 

Rien ne sert de se plaindre, il faut attendre, acquiescer, ne pas sourire, ne pas pleurer et se cacher dans son sanctuaire intérieur, cette cavité laissée vide par l’arrachage de mon cœur, et regarder par le fond de la serrure, pour savoir si c’est aussi grave que je l’avais imaginé. 

 

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