Je décolle enfin, le chauffeur était là depuis un moment, la voiture sent bon le cuir, celui que l’on pourrait avoir sur les bras et les hanches en même temps. Ça sent l’homme, l’animal, le brutal ; pour un peu je distinguerais presque la bête qui a donné sa peau pour cette berline allemande. C’est excitant je trouve, ce sacrifice qui laisse derrière lui un délicat chef d’œuvre d’artisanat, l’odeur racée d’une chose morte qui perdurera plus longtemps que le donneur. Je pourrais être le cuir de ce fauteuil, ou quelque chose de similaire, si ma prestation déplaisait à la mauvaise personne. 

J’aime le cuir, une forme de plaisir pour séduire, ainsi qu’une force pour introduire un message à bien traduire. 

La circulation est fluide, mais Paris pue ; les rues sont un cocktail accidentel de splendeur et de médiocrité, 

même à travers les vitres épaisses de cette Mercedes, les gens sont beaux de vêtements mais laids de visage. On ressent leur urgence de vivre et leur dégoût de survivre ; c’est comme s’ils se savaient inassouvis et sans vis-à-vis avec le vrai bonheur de la vie. 

J’ai autant honte pour eux que j’ai honte pour mon âme perdue un soir d’amalgame sur une offre d’emploi innommable et macabre, qui pourtant allait devenir mon sésame. 

Je ne fais pas de mélodrame, je pense juste que si la vie est écrite et choisie par un être supérieur en tout point aux pauvres créatures que nous sommes, alors j’ai dû, au cours d’une vie antérieure, lui enfoncer un clou dans la main gauche. Ça expliquerait que je sois devenu un tel déchet de l’existence.

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4 Replies to “10H19”

  1. Bon jour,
    Je suis séduit par votre écriture … délice du lié et du délié … l’arc tendu vers la ligne qui s’offre … fruitée …
    Max-Louis

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